Désir et création

Picasso-Matisse-Bonnard

Relus dans le contexte des années 1960-1970, quand une certaine critique d’inspiration hégélienne érigeait l’abstraction en horizon de la modernité, Picasso, Matisse et Bonnard ont été perçus comme les représentants d’une figuration « retardataire ». Pourtant, leurs œuvres réaffirment la puissance du désir dans l’acte de peindre : une création où la chair, la couleur et la forme demeurent indissociablement liées.

Ainsi, à travers ces trois artistes s’esquissent trois modalités du désir du peintre face à son modèle. Chez Pablo Picasso, le désir apparaît comme immédiat et presque physique : l’acte de peindre et l’élan du corps semblent se confondre dans une énergie directe, où la figure féminine devient le lieu d’une confrontation intense entre pulsion et création. Chez Henri Matisse, au contraire, le désir se trouve comme sublimé : la peinture transforme l’objet du désir en une représentation épurée, où la sensualité se dissout dans l’harmonie des formes, des rythmes et des couleurs. Enfin, chez Pierre Bonnard, le désir est intériorisé : il se loge dans le souvenir, dans la mémoire affective, et se déploie dans un espace pictural tissé d’intimité et de sensations.

À travers ces trois grands maîtres du XXᵉ siècle, le nu féminin apparaît donc moins comme un simple sujet que comme un révélateur de la relation entre le peintre et son « objet ». Comme l’a souligné Kenneth Clarkdans son étude classique sur le nu, « étudier une jeune fille nue comme s’il s’agissait d’une miche de pain ou d’une poterie rustique revient très certainement à ignorer une émotion très humaine qui est nécessaire à l’œuvre d’art ». Le nu, motif central de l’histoire de l’art occidental, n’est en effet pas un corps simplement reproduit mais le résultat d’un processus culturel de transformation et de déréalisation du corps.

Cette dimension apparaît encore plus clairement lorsqu’on la compare à d’autres traditions artistiques : le philosophe et sinologue François Jullien a ainsi montré que l’art chinois ignore largement la représentation du nu, car le corps y est conçu comme un lieu de flux et d’énergies plutôt que comme l’expression d’une essence individuelle.

Dans la tradition occidentale, au contraire, la représentation du corps nu tend à chercher une forme d’essence humaine : représenter un individu vêtu revient à montrer une personne singulière, tandis que représenter un corps nu vise, consciemment ou non, à saisir quelque chose d’universel. Cette comparaison ouvre ainsi une réflexion particulièrement féconde sur la manière dont chaque culture pense le corps, le désir et leur représentation dans l’art.

Source :

  1. Cours histoire de l’art, Michel Makarius
  2. Matisse, Ecris et propos sur l’art, Ed. Hermann 1972
  3. Kenneth Clark, Le Nu, Ed. livre de poche, 1969, 2 vol.

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