
Vénus de Lespugues (source photo : MNHN), paléolithique
Une icône paléolithique fascinante
La Vénus de Lespugue est une petite statuette féminine en ivoire de mammouth, sculptée il y a environ 25 000 ans – à l’époque du Gravettien, pendant le Paléolithique supérieur. Elle a été découverte en 1922 dans la grotte des Rideaux, à Lespugue (Haute‑Garonne), au fond d’une cavité sombre, par les fouilleurs René de Saint-Périer (1) et Suzanne de Saint-Périer.
À 14,4 cm de hauteur, c’est l’une des plus grandes « Vénus » connues : une stature qui la distingue nettement des statuettes plus petites et parfois frêles trouvées ailleurs.

source photo : Musée de l’Homme, Paris
Une silhouette hors normes, au style audacieux
La Vénus de Lespugue ne ressemble à presque aucune autre figurine féminine préhistorique. Son corps esquisse une forme « en losange » : des hanches larges, des cuisses massives, des fesses et des seins très prononcés.
Sa tête est minuscule et ovale, simplifiée, tandis que les bras (en partie manquants ou stylisés) reposaient sur la poitrine. La sculpture n’imite pas fidèlement le corps humain réel : elle en accentue les volumes de façon exagérée, presque volontairement stylisée, ce qui lui donne une présence sculpturale abstraite, proche d’une esquisse cubiste avant l’heure.
Certains pensent même voir, dans la stylisation des formes, non un simple nu, mais un véritable « symbole » – peut-être de fertilité, de maternité, ou d’identité collective. Le contraste entre une tête réduite et un corps amplifié crée un effet presque sculptural, qui va bien au-delà du simple réalisme.

À sa découverte, la statuette a été partiellement abîmée : le coup de pioche utilisé pendant les fouilles a brisé plusieurs morceaux. Mais les archéologues ont pu retrouver onze fragments, reconstruisant la figurine. Malgré cela, elle est devenue – et reste – un emblème de l’art préhistorique. Dans les collections du Musée de l’Homme (Paris), elle incarne ce qu’il y a de plus mystérieux et puissant dans la statuaire paléolithique.
En 2022, pour le centenaire de sa découverte, de nombreuses célébrations et expositions lui ont rendu hommage – preuve de son aura toujours intacte, plus de 100 ans après sa mise au jour.
Sources :
(1) La statuette féminine de Lespugues , Bulletin de la Société préhistorique française, 1924, pp. 81-41, Réné de Saint-Périer
Musée National d’Histoires Naturelles
Musée de l’Homme (expo 2022-2023)
Picasso et la préhistoire
Pour Pablo Picasso, la Vénus de Lespugue représentait bien plus qu’une simple statuette préhistorique : c’était la quintessence des formes féminines, puissantes et universelles. Il possédait deux moulages de la statuette et admirait la manière dont les volumes étaient exagérés, presque abstraits, pour souligner l’essentiel du corps féminin. Selon l’artiste photographe Brassaï , il aurait déclaré : « Je pourrais la faire avec une tomate traversée par un fuseau, non ? », soulignant à la fois l’humour et la radicalité de son approche des formes. Inspiré par cette œuvre, Picasso a ensuite exploré dans ses peintures et sculptures des silhouettes féminines simplifiées et puissantes, réinterprétant les volumes, les courbes et les proportions de manière moderne. La Vénus de Lespugue, par sa force plastique, devient ainsi un pont entre la préhistoire et l’art contemporain, rappelant que la stylisation et l’abstraction du corps féminin traversent les âges et nourrissent toujours la création.
Par exemple, dans le tableau Femme lançant une pierre (1931) de Picasso, on retrouve des silhouettes évoquant ces formes volumiques, puissantes, massives – un écho très clair à la Vénus de Lespugue.

Picasso, Femme lançant une pierre, 1931
Dans Femme lançant une pierre, Picasso reprend cette idée de corps puissant, sculptural et presque primitif : la posture, les formes lourdes, le dynamisme et une forme de primitivisme visuel évoquent une continuité avec les “Vénus – objets d’archétype” plutôt qu’avec le canon classique du nu.
Le regard de Picasso sur la préhistoire (par les moulages, par l’exposition d’ossements, d’objets, l’intérêt pour “l’art des origines”) lui offre une liberté formelle : reprendre des schémas archaïques pour les réinterpréter, dépouillés, stylisés, mais avec une force plastique nouvelle.
Le rapprochement entre la Vénus de Lespugue et Femme lançant une pierre illustre une idée forte : la continuité et la réinterprétation du corps féminin au-delà des millénaires. Picasso ne copie pas la statuette, il s’en sert comme source d’inspiration archaïque, un repère esthétique pour repenser le corps, sa densité, sa présence, son poids, sa puissance visuelle. Ainsi, l’art préhistorique, loin d’être un simple vestige, sert de ressource vivante de formes et d’imaginaires pour l’art moderne. Cela place la Vénus de Lespugue non seulement comme un symbole de la femme préhistorique, mais comme un archétype plastique intemporel capable de nourrir la création contemporaine.
Source :
Exposition « Picasso et la préhistoire », Musée de l’Homme, 2023