l’écho des origines
Picasso n’a jamais caché sa fascination pour les « premiers artistes ». Né en 1881, deux ans après la découverte contestée des peintures d’Altamira – reconnues en 1902 comme art pariétal paléolithique -, il voit dans ces contours d’animaux et ces empreintes de mains une modernité brute, libérée des conventions académiques. « Nous n’avons rien inventé », aurait-il confié, collectionnant moulages de Vénus(es) préhistoriques et gravant lui-même des galets comme les chasseurs du Paléolithique.

galets gravés – Pablo Picasso, Exposition « Picasso et la préhistoire »
Corps primordiaux : des Vénuses aux figures picassiennes
La statuette de Lespugue (vers 25 000 av. J.-C.), dont Picasso acquiert deux moulages dès 1922, hante ses sculptures des années 1927-1931. Femme lançant une pierre (1931) reprend ses volumes renflés, son abstraction des traits du visage, ses hanches hypertrophiées : le corps féminin n’est plus anatomie naturaliste mais symbole vital, chasseresse ou déesse-mère, écho des steatopyges gravettiennes qui célébraient la fécondité dans l’argile et l’ivoire. Picasso prolonge ainsi le geste originel : modeler la glaise pour invoquer la vie.

Picasso, Femme lançant une pierre, 1931, Musée Picasso, Paris
Bestiaire mythique : traits doubles et puissance animale
Les bisons et chevaux de Guernica (1937), aux contours doubles et torsadés, rappellent les superpositions d’Altamira ou Lascaux. Picasso réactive ce bestiaire magique où l’animal est proie, totem et signe : ses gravures sur galets ou céramiques tardives (années 1950) dialoguent avec les silex incisés du Paléolithique, où chaque trait capturait l’essence vitale d’une forme mouvante.
Empreintes : la main comme premier signe
Obsédé par les négatifs de mains des grottes (Pech Merle, Altamira), Picasso grave, moule et encrage les siennes sur papier, cuivre ou plâtre. Ces « signatures primitives » – empreintes au sucre, mains découpées – font de la paume un motif abstrait, premier outil et première œuvre, reliant son cubisme aux signes énigmatiques gravés il y a 30 000 ans.

Empreintes et mains de Picasso, Exposition « Picasso et la Préhistoire »
Déesses et hybridité : retour éternel aux sources
Les « déesses primitives » préhistoriques inspirent ses Déesses des années 1930 et la Vénus du gaz (1945), brûleur de gazinière verticalisé en idole fertile des temps modernes.

Picasso, Vénus du gaz, 1945, bruleur de cuisinière, Musée Picasso, Paris
détournement d’un brûleur de fourneau à gaz monté sur un socle en bois :
-évocation des horreurs de la Seconde Guerre;
– hommage aux formes universelles de la femme.
Ces figures, à mi-chemin entre humain et abstraction, rappellent le « thérianthrope » de la grotte des Trois-Frères (2)– cette silhouette peinte il y a 15 000 ans, mi-homme mi-bête avec des bois de cerf sur la tête -, et explorent l’idée d’hybridité où l’humain se mêle au minéral ou à l’animal.

Chamane des Trois Frères ou Sorcier Dansant, Grotte des Trois Frères
On retrouve cette même fusion dans Les Demoiselles d’Avignon (1907), où les masques ibériques anguleux et les corps géométrisés semblent déjà puiser dans un archaïsme très ancien.
Picasso ne copie pas la Préhistoire : il la réinvente, la projetant dans le XXᵉ siècle comme un fil reliant cavernes obscures à toiles éclatantes. Les Vénus(es) lisses, les contours rupestres, les mains spectrales deviennent pour lui le « zéro de l’art » : un art authentique, anti-académique, où la matière brute (pierre, argile, os) redevient vecteur de création éternelle.
Sources :
- Cinecluddecaen
- Blogosphère, Univ. Toulouse Jean Jaurès
- Hominides – Picasso et la préhistoire
- Le primitivisme moderne : appropriations, emprunts et détournements. Les Carnets des Demoiselles d’Avignon
Christine Marret, 2010