
“Eclats de mémoire” – portrait au fusain sur feuille A3, (demi-)portrait sanguine sur feuille calque, verre, cire et miroir sur carton 65cm* 50cm
Ce portrait de ma grand-mère se construit comme une petite scène de catastrophe intérieure, une lente fissure de la mémoire. La composition met en jeu trois temps de sa vie et plusieurs matières : fusain, sanguine, verre, cire et éclats de miroir, réunis sur un même plan.
Trois âges, trois présences
À gauche, le fusain fixe le visage de ma grand-mère à vingt ans, en noir et blanc, comme une image antérieure à ma propre existence. C’est une jeunesse dense, ancrée, presque silencieuse, recouverte par une grande plaque de verre posée simplement sur le papier, comme si cette époque était déjà archivée, conservée à distance.
Au centre, la sanguine esquisse la femme d’environ soixante‑quinze ans, telle que je l’ai connue. Le rouge de la sanguine suggère la chaleur du souvenir, la proximité affective, mais le dessin reste léger, tremblé, comme si les traits hésitaient déjà. Une seconde plaque de verre, plus petite et légèrement décalée, recouvre partiellement ce visage : elle introduit un filtre, une distance nouvelle entre elle et moi. Les deux plaques ne sont pas collées ; leur léger décalage matérialise une fracture, un glissement, la faille qui commence à s’ouvrir dans la mémoire.
La cire déposée sur la surface ponctue l’ensemble de petites gouttes figées. Elle évoque à la fois le temps qui coule et se fige, la lenteur d’une bougie qui se consume, et la trace matérielle de quelque chose qui fond. Ces petites concrétions jaunes deviennent comme des marqueurs de durée : le temps n’est plus abstrait, il s’est déposé sur l’image.
Miroirs brisés : la mémoire qui ne rassemble plus
À droite, les fragments de miroir cassé prolongent le portrait en dehors de la feuille. Ils ne reconstituent aucune forme complète : chaque éclat renvoie un fragment de visage, un morceau de monde, un reflet partiel du dessin. La mémoire malade ne cesse pas de voir ; elle voit par morceaux. Les miroirs reflètent encore, mais seulement par éclats disjoints, incapables de recomposer l’unité du visage.
Le miroir devient alors une sorte de ruine du regard. Il ne ment pas, il ne fabrique pas une autre image : il montre seulement l’impossibilité de rassembler toutes les images en une seule. Dans l’Alzheimer, ce n’est pas le vide absolu, mais une confusion d’éclats : des souvenirs qui survivent, mais ne se reconnaissent plus entre eux. Les bris confèrent à la composition une violence silencieuse : rien n’explose, tout se fissure.
Hybridation des matières, hybridation des temps
L’hybridation, ici, passe autant par les matières que par les temps. Le fusain dense de la jeunesse, la sanguine plus vibrante de l’âge mûr, les plaques de verre mobiles, la cire figée, les miroirs tranchants : chaque matériau correspond à un état de présence différent.
Le verre, posé mais non fixé, joue un rôle ambigu : à la fois protection et distance, écran et fracture. Il garde les visages comme sous vitrine, tout en marquant un seuil difficile à franchir. La cire inscrit le temps dans la matière ; les miroirs, eux, transforment la surface en éclats, en angles lumineux impossibles à recomposer. La figure circule entre ces états : pleine, filtrée, puis brisée.
De gauche à droite, la composition avance du visible vers l’effacement. On passe d’une jeunesse encore intacte à un visage déjà voilé, puis à un champ de reflets épars où le sujet ne se reconnaît plus tout à fait. La catastrophe n’est pas spectaculaire : elle se dit dans ce mouvement discret, dans cette translation du portrait vers les bords, vers les éclats.
L’éclat d’oubli
Elle se regarde encore, ma grand‑mère, dans le gris du fusain : son visage jeune se tient droit, calme, comme sauvé d’un autre temps. À côté, la sanguine vient effleurer une autre version d’elle‑même, celle que j’ai connue : rides à peine marquées, traits légèrement vacillants, mémoire déjà trouée de petites absences. Entre les deux, le verre ajoute une pellicule de froid : une transparence qui est aussi un éloignement.
Puis le regard glisse vers la droite, là où le portrait s’interrompt. Les éclats de miroir prennent le relais. Ils ne racontent plus une image continue, mais une succession de fragments lumineux : un morceau de joue, un bout de fond, un reflet de main, parfois seulement une tache de lumière. La mémoire ne disparaît pas d’un coup ; elle s’effrite en petites plaques, comme un mur dont on verrait tomber l’enduit.
La cire, les verres et les miroirs composent ainsi un petit théâtre de la catastrophe personnelle. Entre papier, verre, cire et éclats, la figure de ma grand‑mère devient à la fois image, trace, reflet et ruine. Ce n’est plus seulement un portrait, c’est un après‑portrait : ce qui reste, ce qui tient encore, et ce qui s’en va.