Le Déjeuner sur l’herbe

LE SALON officiel : gardien de l’art académique

Depuis la fin du XVIIᵉ siècle, l’exposition officielle organisée par l’Académie des beaux‑arts à Paris, simplement appelée le Salon, occupe une place centrale dans la vie artistique française. Initiée en 1667 sous l’égide de l’Académie royale de peinture et de sculpture, l’exposition annuelle devient rapidement le lieu de référence pour la reconnaissance des artistes en France et, par extension, dans toute l’Europe.

Être accepté au Salon signifiait non seulement obtenir la visibilité auprès des collectionneurs et des institutions, mais aussi accéder à des commandes et à une reconnaissance professionnelle. Ne pas y participer pouvait rapidement isoler un peintre et limiter sa carrière.

Pendant une grande partie du XIXᵉ siècle, le Salon a conservé cette influence académique, fondée sur des critères stylistiques et moraux rigoureux, qui valorisaient l’histoire, la mythologie et la maîtrise technique, et restaient souvent méfiants à l’égard des innovations. 

« Ce Salon à quoi tout se ramène, satisfaction d’amour-propre, considération, notoriété, fortune et le pain quotidien. » 

Adolphe Tabarant dans La vie artistique au temps de Baudelaire, 1942

Le Salon des Refusés : une seconde chance pour les proscrits

Exposer au Salon était presque vital : n’y rien présenter signifiait se couper de la clientèle aisée, fortement influencée par les goûts et les décisions du jury. Dès 1859, une seconde chance a été offerte aux artistes écartés par l’institution académique : Le Salon des Refusés.

Cette initiative offrait aux artistes une tribune inédite pour présenter leurs créations sans se plier aux normes rigides de l’académie. Aussi, elle permettait au public et à la critique de découvrir des œuvres qui bousculaient les codes, questionnaient les conventions et inauguraient une nouvelle approche de la peinture, où la contemporanéité primait sur l’idéalisation classique.

Bien que la presse se soit souvent moquée de cette exposition et de ses participants, le Salon des Refusésa bénéficié d’un certain effet de mode, attirant le public curieux et ouvrant la voie à la reconnaissance de nouvelles formes de modernité.

Le déjeuner sur l’herbe chez les Refusés en 1863

En 1863, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet a fait partie des œuvres rejetées par le jury du Salon officiel. Cette année là, sur les 5 000 tableaux soumis, 3 000 ont été rejetés ; face à l’ampleur des rejets d’œuvres par le jury officiel, Napoléon III a autorisé la tenue du Salon des Refusés, qui a accepté 1 600 peintures parmi les 3000 dernières.

C’est dans ce contexte que Manet a présenté Le Déjeuner sur l’herbe au Salon des Refusés (sous le titre « Le Bain »), tableau qui a choqué par son audace et sa modernité. Aujourd’hui considéré comme un tournant majeur vers la modernité picturale, il a été la principale attraction, objet de moqueries et source d’un scandale retentissant.

Edouard Manet, Le déjeuner sur l’herbe, 1863, Musée d’Orsay

Une composition qui déroute

Le tableau présente une femme nue assise aux côtés de deux hommes vêtus en costumes contemporains, engagés dans une conversation apparemment banale. Au premier plan, le contenu d’un pique-nique – pain, fruits, feuillages – s’étale comme une nature morte, tandis qu’un panier renversé repose sur les vêtements de la femme, un habit bleu à pois. Un peu plus loin, sur la berge, une barque échouée apparaît discrètement ; les rames suspendues font écho à la canne de l’élégant du premier plan, suggérant que l’embarcation a servi à conduire ce petit groupe jusqu’au lieu du déjeuner. Rien ici ne relève de l’idéalisation classique.

Le paysage semble esquissé, presque théâtral, comme un décor artificiel : les arbres et l’herbe sont à peine détaillés, et les lois de la perspective sont volontairement malmenées, notamment avec la baigneuse de l’arrière-plan dont l’échelle semble incohérente. Manet renonce aux dégradés subtils et privilégie des contrastes francs de lumière et de couleur, laissant visibles les coups de pinceau, au point que les figures semblent parfois mal intégrées à l’espace qui les entoure. Cette facture heurte autant que le sujet.

En convoquant des références aux grands maîtres – notamment à la peinture vénitienne – Manet ne rend pas hommage : il détourne. Les figures idéales et mythologiques se transforment en personnages contemporains, et les motifs traditionnellement porteurs de sens noble glissent vers des allusions troublantes. Ainsi, le panier renversé suggère la perte de l’innocence, les fruits – pêches, cerises, figues – évoquent une sensualité explicite, tandis que certains animaux remplacent les symboles sacrés habituels par des signes plus ambigus, parfois associés à la sexualité ou à la prostitution dans l’imaginaire de l’époque (la grenouille dans le coin gauche en bas de la toile est un nom donné par les étudiants aux prostituées).

Le contraste brutal entre le nu féminin et les vêtements masculins accentue encore le malaise. Le regard frontal de la femme, adressé sans détour au spectateur, refuse toute posture idéalisée ou soumise : elle ne se cache pas, ne s’excuse pas, et ne s’inscrit dans aucun récit mythologique rassurant. Victorine Meurent ne joue pas le rôle passif du modèle idéalisé, mais celui d’un sujet conscient de son corps et de son effet sur le spectateur.

Par ce jeu de références détournées et de symboles déplacés, Manet met à nu la morale bourgeoise de son temps, dénonçant un monde qui accepte le nu en peinture tant qu’il demeure abstrait, mais le rejette dès qu’il renvoie à la réalité sociale et au désir.

Titien, Giorgione, Le concert champêtre, 1510-1511, Louvre

Une audace inspirée des maîtres anciens

Manet souhaite donner une version moderne du Concert champêtre (1508-1509) du peintre de la Renaissance Titien (œuvre précédemment attribuée à son maître Giorgione). Dans ce tableau, deux jeunes hommes sont assis dans un paysage, l’un jouant du luth tandis que l’autre se penche vers lui. Ils sont accompagnés de deux femmes (Calliope et Polymnie, muses de la poésie épique et lyrique) partiellement dénudées : l’une, debout, verse de l’eau dans une vasque de marbre, tandis que l’autre, assise, joue de la flûte. L’ensemble compose une scène musicale et pastorale, mêlant intimité, art et nudité.

Manet reprend ce thème avec des personnages modernes, présentant la scène comme un « pique-nique en forêt », détente favorite des citadins en fin de semaine. 

La composition est dérivée d’une scène avec des dieux de la rivière dans une gravure (1514-1518) réalisée par Marcantonio Raimondi d’après un dessin de Raphaël), Le Jugement de Pâris. La scène représente des personnages strictement identiques dans leur pose à ceux du Déjeuner sur l’herbe.

Marcantonio Raimondi, le Jugement de Pâris (détail), d’après Raphaël

Même l’étang en arrière-plan est présent, toutefois, en y ajoutant une baigneuse (disproportionnée et pudiquement voilée dans le respect des traditions), Manet rompt l’harmonie de cet exemple.

Les figures groupées et le thème du repas en plein air évoquent ces sources, mais Manet les reinterprète dans un style résolument moderne. Il abandonne le raffinement mythologique pour la réalité contemporaine, remplaçant les dieux et nymphes par des Parisiens reconnaissables, avec leurs visages et leurs postures naturelles. La frontalité du nu et le contraste avec les hommes habillés introduisent une tension inédite : la scène choque non pas par la nudité en elle-même, mais par la cohabitation de la normalité quotidienne et du corps nu assumé.

Réception et scandale

La réaction du public et de la critique est immédiate et violente. Beaucoup y voient une atteinte aux bonnes mœurs : comment une femme nue pouvait-elle partager un pique-nique avec des hommes entièrement habillés, sans alibi mythologique ni justification morale ?

« Au milieu d’un bois ombreux, une demoiselle privée de tout vêtement cause avec des étudiants en béret. M. Manet est un étudiant de Goya et de Baudelaire. Il a déjà conquis la répulsion du bourgeois : c’est un grand pas. »

Ch. Monselet, le Figaro, le 24 mai 1863

Ce scandale met en lumière une hypocrisie profondément ancrée : la nudité féminine est acceptée dans la peinture académique à condition d’être dissimulée derrière la mythologie ou l’histoire, mais devient inacceptable dès lors qu’elle s’inscrit dans un cadre contemporain et ordinaire. En représentant un nu sans idéalisation, intégré à la vie réelle, Manet force le regard et fait vaciller les conventions. 

« Cette femme nue a scandalisé le public, qui n’a vu qu’elle dans la toile. Bon Dieu! quelle indécence : une femme sans le moindre voile entre deux hommes habillés, mais quelle peste se dirent les gens à cette époque ! Le peuple se fit une image d’Édouard Manet comme voyeur. Cela ne s’était jamais vu.

 … il y a au musée du Louvre plus de cinquante tableaux dans lesquels se trouvent mêlés des personnages habillés et des personnages nus. Mais personne ne va chercher à se scandaliser au musée du Louvre. »

Emilé Zola, Edouard Manet, 1876

Le rejet du tableau par le salon académique contribue paradoxalement à sa notoriété et à son impact durable. Le Déjeuner sur l’herbe peut ainsi être considéré comme l’une des premières œuvres de la peinture moderne : Manet ne se contente pas de peindre, il provoque une réflexion sur le rôle de l’art, la perception du corps et la relation entre le spectateur et l’image.


Au Salon de 1853, déjà, le tableau de Gustave Courbet Les Baigneuses, dans lequel figure également un nu féminin réaliste au premier plan, provoque un scandale. 

Gustave Courbet, Les Baigneuses, 1853, Musée Fabre, Montpellier

Un tableau qui inaugure la modernité

Au-delà du scandale, Le Déjeuner sur l’herbe marque une rupture essentielle : Manet inaugure une peinture moderne où le réalisme social et la liberté de composition remplacent les codes anciens. Le traitement de la lumière, la planéité des formes et l’absence d’ornementation créent une immédiateté qui préfigure l’impressionnisme. L’œuvre invite le spectateur à réfléchir à sa propre position face au tableau, à interroger les conventions du regard et la hiérarchie entre le sujet et l’observateur.

Héritage et postérité

Le tableau a influencé des générations d’artistes, de Cézanne à Picasso, en passant par les Impressionnistes, qui ont puisé dans cette audace formelle et thématique la liberté de représenter le monde contemporain. La nudité assumée, la juxtaposition de l’ordinaire et du scandale, la simplicité de la composition et le réalisme du regard humain continuent de résonner dans l’art moderne, faisant de Le Déjeuner sur l’herbe une œuvre à la fois iconique et toujours provocante.


Le sujet du Déjeuner sur l’herbe est repris (jusqu’au titre) par Claude Monet dans un tableau de 1865.

Claude Monet, Le déjeuner sur l’herbe, 1865, Musée d’Orsay

Sources :

  1. Wikipédia
  2. Beaux Arts
  3. Les grands scandales de la peinture, Larousse

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