Le cri de marbre du monde hellénistique
Découvert en 1506 dans une vigne sur la colline de l’Oppio, à Rome, pas loin du Colisée, le Groupe du Laocoon est sans doute l’une des sculptures antiques qui a le plus bouleversé l’histoire de l’art. Michel-Ange, présent lors de la découverte, resta stupéfait devant cette œuvre qui semblait vibrer d’une intensité dramatique jamais vue. Et pour cause : ici, la pierre ne montre pas seulement un corps – elle montre un destin.

Agésandros, Athénodore, Polydore, Le groupe de Laocoon, 40 av. J.C.
musée Pio-Clémentino, Vatican, Rome
Le mythe : le prix d’une vérité trop tôt révélée
Laocoon est un prêtre troyen, figure capitale de l’épisode du cheval de Troie. Alors que les Grecs feignent de partir et laissent devant les remparts un immense cheval de bois, Laocoon comprend immédiatement la ruse. Il supplie ses compatriotes de ne pas faire entrer l’engin dans la ville. Son avertissement se résume en une phrase restée célèbre (d’après L’Énéide de Virgile) :
« Timeo Danaos et dona ferentes »
(Je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux.)
Le cheval sonne creux, mais personne ne le remarque : Troie est aveuglée. Les Troyens pensent que Laocoon s’oppose à la volonté divine. Selon la tradition(*), il est puni pour un sacrilège : deux serpents monstrueux sont envoyés pour le châtier. Ils surgissent de la mer, s’enroulent autour de Laocoon et de ses deux fils, et les étouffent dans une scène de dévorante fatalité.
C’est cet instant précis – l’instant où tout bascule – que les sculpteurs du groupe ont choisi de représenter.
(*) Certaines sources indiquent Apollon comme le dieu à l’origine de la punition car il aurait été offensé par Laocoon, d’autres disent que ce serait Poséidon qui aurait envoyé les serpents pour punir Laocoon – parce qu’il aurait blessé l’offrande faite par les Grecs ou qu’il s’opposait à l’entrée du cheval de Troie.
Un style (que l’on qualifie aujourd’hui de) baroque hellénistique
Le Laocoon n’est pas une œuvre classique au sens strict. Il appartient à ce que l’on nomme aujourd’hui le baroque hellénistique, dernier flamboyant éclat de la sculpture grecque, marqué par l’expressivité, la démesure, le mouvement.
Tout y est tension, résistance, tourment :
- les torsions opposées des trois corps,
- le réseau complexe des lignes,
- les muscles contractés jusqu’à la rupture,
- l’architecture serpentine qui traverse la composition.
Ce n’est plus le calme idéal des Kouroi archaïques, ni la majesté posée des dieux classiques : c’est la violence psychique et physique, la tempête intérieure rendue visible.
Une narration totale en un seul instant
L’œuvre illustre parfaitement l’un des principes fondamentaux du baroque : contenir une histoire entière dans un moment unique, hyper-concentré.
Le groupe représente à la fois :
- le passé : Laocoon a averti les Troyens, en vain ;
- le présent : il est saisi par les serpents envoyés par Apollon ;
- le futur : Troie tombera, le cheval apportera la destruction, et le cri que Laocoon n’a pas réussi à faire entendre condamnera la cité.
Cette capacité à faire tenir tout un récit dans un geste suspendu en fait un chef-d’œuvre de dramaturgie sculpturale. Le spectateur, en un regard, comprend tout : le mythe, la douleur, la fatalité.
Le cri impossible
Un détail passionne les théoriciens de l’art depuis des siècles :
Laocoon crie… mais sa bouche n’est pas totalement ouverte.
C’est le cœur du traité Laocoon (1766) du philosophe et critique Gotthold Ephraim Lessing (1) : selon lui, la sculpture doit montrer un cri sans le représenter réellement, car une bouche grande ouverte serait laide et romprait l’harmonie de la forme. L’artiste hellénistique aurait donc trouvé un équilibre : un cri silencieux, mais déchirant.
Le drame est là, contenu, tendu, à la limite du soutenable.
Une œuvre fondatrice pour l’art occidental
Dès sa redécouverte, le Laocoon devient un canon absolu.
Michel-Ange, Raphaël, Le Bernin, Rubens, Titien, Flaxman, Canova, jusqu’aux romantiques du XIXᵉ siècle – tous y voient un modèle de force expressive. Rodin voyait dans le Laocoon un exemple de sculpture capable d’exprimer un véritable cri.

Michelangelo Buonarroti, L’esclave mourant, Louvre, 1513-1515
Dans le Laocoon, la puissante torsion du corps du père et l’opposition entre les deux fils – l’un comme écrasé par le destin, l’autre encore dans le sursaut de la lutte – trouvent un écho direct dans les Esclaves de Michel‑Ange. Dans l’Esclave mourant, le torse se vrille et la tête se renverse en arrière dans un abandon proche du fils vaincu, tandis que l’Esclave rebelle, plus noué, plus anguleux, prolonge la tension et la résistance que porte le fils insurgé du groupe antique.
Le Bernin, L’enlèvement de Proserpine, Galerie Borghèse, Rome, 1621-1622
Bernin transpose dans le marbre cette grammaire du corps torturé : torsions extrêmes, diagonales dynamiques, muscles contractés, peau qui semble céder sous la pression. Le geste de Pluton enfonçant ses doigts dans la chair de Proserpine est l’un des héritiers directs de l’énergie “baroque avant la lettre” du Laocoon.

Le Laocoon représente un point de bascule : l’œuvre met fin à l’idéal lisse du classicisme et annonce la modernité, celle du mouvement, de l’émotion, du drame.
Le Laocoon chez les modernes : Max Ernst, le mythe réinventé
L’héritage du Laocoon ne s’arrête pas aux artistes de la Renaissance ou du Baroque. Au XXᵉ siècle encore, son emprise continue de se faire sentir, souvent sous des formes inattendues. Max Ernst, figure majeure du surréalisme, en donne une interprétation saisissante dans son œuvre Le Laocoon et ses fils (1927). Ici, plus de marbre, plus de muscles tordus dans un drame mythologique : Ernst décompose et réassemble le mythe comme un symbole du monde en chaos. Créée en pleine Seconde Guerre mondiale, l’œuvre oscille entre humour noir, angoisse et poésie visuelle. Le groupe antique se dissout en formes hybrides, presque mécaniques, renvoyant à l’étranglement psychique du temps présent. En réinventant Laocoon sous un langage onirique et fragmenté, Ernst montre combien ce mythe de la lutte impossible contre une force supérieure reste un modèle intemporel – capable de renaître dans des univers esthétiques radicalement nouveaux.

Max Ernst, Le Laocoon et ses fils, 1927, Houston
Sources :
- Le Laocoon ou des limites de la peinture et de la poésie , Lessing, 1766
- Selon Lessing, l’artiste « devait réduire le cri à un soupir » parce que la douleur, dans toute sa violence, déformerait trop le visage et détruirait la beauté du personnage.
- Il propose alors une expérience de pensée : « imaginez la bouche de Laocoon forcée à s’ouvrir largement, imaginez‑le en train de crier, et jugez » ; on passerait, dit‑il, d’une image belle et douloureuse qui suscite la pitié à une image laide et repoussante dont on détourne le regard.
- Wikipédia
- Esclave mourant, Michel Ange