Rolla

le nu moderne face au désenchantement moral et à l’émancipation féminine

Peinte en 1878, Rolla d’Henri Gervex [1852-1929] s’inspire librement du long poème éponyme d’Alfred de Musset (1833). Au printemps de cette année, un mois avant l’inauguration du Salon de Paris, le tableau est brutalement exclu par l’administration des Beaux-Arts pour « immoralité et indécence ». Gervex, âgé de 26 ans et déjà médaillé (théoriquement « hors concours »), subit pourtant le verdict du jury. Exposé ensuite chez un marchand parisien, Rolla attire les foules, qui s’y pressent pour respirer le même parfum de scandale qui avait accompagné un an plus tôt la Nana de Manet. Gervex confiera plus tard son plaisir devant ce « défilé ininterrompu de visites », laissant planer le doute sur une provocation volontaire.

Henri Gervex, Rolla, 1878, Musée d’Orsay

Le poème retrace le destin tragique de Jacques Rolla, jeune bourgeois ruiné par l’oisiveté, la débauche et un amour impossible pour Marie, adolescente prostituée fuyant la misère. Le peintre choisit l’instant le plus tragique : celui qui précède le suicide de Rolla – par poison -, consumé par le jeu et un amour sans issue. Le tableau ne montre pas l’acte lui-même, mais ce moment suspendu où tout est déjà joué.

 » Rolla considérait d’un œil mélancolique
La belle Marion dormant dans son grand lit ;
Je ne sais quoi d’horrible et presque diabolique
Le faisait jusqu’aux os frissonner malgré lui.
Marion coûtait cher. Pour lui payer sa nuit
Il avait dépensé sa dernière pistole. « 

Cette temporalité dramatique, silencieuse et tendue, confère à l’œuvre une intensité psychologique rare dans la peinture de nu du XIXᵉ siècle.

La scène se déroule dans une chambre luxueuse, baignée par la lumière crue du matin. Au premier plan, une jeune femme nue – une prostituée – repose, endormie ou indifférente, allongée sur un lit défait. En retrait, près d’une fenêtre ouverte, Rolla se tient debout, vêtu, accablé, prêt à se jeter dans le vide. Ce contraste est fondamental : le nu féminin, calme et immobile, s’oppose à la violence imminente du geste masculin. Gervex inverse ainsi la lecture traditionnelle : la femme nue n’est pas la figure de la faute, mais le point d’ancrage silencieux d’un drame essentiellement masculin.

Le cœur du scandale réside cependant dans la dimension narrative et sociale du tableau. Dans le poème de Musset comme dans la peinture de Gervex, la prostituée refuse la proposition de mariage de Rolla. Elle choisit de conserver sa liberté, son indépendance, la jouissance de son corps plutôt que de se soumettre à l’ordre conjugal, même par amour. Ce refus constitue une rupture radicale avec les normes morales et sociales de l’époque. Pour la première fois, une femme – prostituée de surcroît – est représentée comme un sujet autonome, affirmant un choix qui conduit l’homme à l’anéantissement. Cette violence symbolique du choix féminin est l’un des aspects les plus novateurs et dérangeants de l’œuvre.

La composition renforce cette lecture critique. Au sol, les vêtements coûteux offerts par Rolla sont abandonnés : jupon, jarretière, corset dégrafé à la hâte – conseillé par Degas « pour montrer que ce n’est pas un modèle », bijoux. Cette accumulation forme une nature morte moderne, qui détourne un motif classique pour le charger de sens social. Ces objets, symboles de richesse et d’emprise masculine, sont explicitement refusés. Ils matérialisent l’échec du pouvoir patriarcal et du modèle bourgeois, incapables de contenir ou d’acheter la liberté féminine. Parmi eux, la canne (métaphore de l’acte sexuel), le chapeau haut-de-forme et d’autres accessoires masculins accentuent encore l’effondrement du monde de Rolla.

Le réalisme de la scène accentue son caractère scandaleux. Gervex refuse toute idéalisation mythologique : le décor est contemporain, urbain, identifiable. La lumière du matin ne sublime rien ; elle révèle. À la manière de Manet avec Olympia, mais dans un registre plus narratif et dramatique, Gervex confronte le spectateur à une vérité sociale brute. La prostitution n’est plus suggérée : elle est montrée, intégrée à une réflexion sur l’amour, le pouvoir, l’argent et la liberté.

Refusée par le Salon officiel pour immoralité, Rolla s’inscrit pourtant au cœur de l’histoire de l’art moderne. À la croisée de l’académisme et de la critique sociale, l’œuvre dialogue avec les représentations contemporaines de la prostitution chez Degas et annonce une nouvelle façon de penser le nu féminin : non plus comme simple objet de désir ou d’idéal, mais comme lieu de tensions sociales, morales et politiques.

Rolla est bien plus qu’un scandale. C’est une œuvre charnière qui met à nu – au sens propre comme au sens figuré – la fragilité masculine, la violence des normes sociales et la radicalité du choix féminin. À travers ce drame intime, Gervex ouvre une réflexion plus large sur le corps, la liberté et le prix de l’émancipation dans la modernité naissante.


Edouard Manet, Nana, 1877, Kunsthalle de Hambourg

Nana (1877) d’Édouard Manet, refusée au Salon de Paris, prolonge la lignée provocatrice d’Olympia en dépeignant sans complaisance la vie futile d’une courtisane. Réalisée deux ans avant le roman homonyme de Zola, cette toile adopte un ton badin et moqueur, le titre ayant peut-être été ajouté a posteriori par Manet. Comme Rolla de Gervex, Nana confronte le spectateur à la réalité sociale des prostituées, transformant le nu féminin en critique des normes bourgeoises et patriarcales.

Sonnet anonyme (1877)

« Nana 

A Édouard Manet 
Sur son tableau exposé chez Giroux

C’est elle, c’est Nana, d’après Zola, 
L’a peinte. Des deux mains, l’impure se maquille 
Et de rouge et de blanc; sous le noir son œil brille,
Œil bête que jamais la pudeur ne voila.

Plus que nue, en chemise, elle étale, la fille, 
Ses appas et sa chair qui tente. La voilà. 
Elle a mis son corset de satin et s’habille 
Calme, près d’un monsieur, pour la voir venu là.

Certes, elle est cent fois infâme, cette grue ; 
On sait ce qui l’attend: aujourd’hui le boudoir 
Avec les colliers d’or, et demain le trottoir.

Eh bien, malgré ta honte, ô femelle de rue, 
Nana, tu n’atteins pas le degré du mépris 
Qu’inspire le Monsieur de tes formes épris.

Un impressionniste  »

Sources :

Musée d’Orsay – Rolla

Musée de Bordeaux – Rolla

Wikipédia – Nana

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