À la fin du XIXᵉ siècle, Auguste Rodin transforme profondément la sculpture occidentale. Formé dans un contexte encore marqué par l’académisme, il rompt progressivement avec l’idéal classique d’un corps parfaitement fini, harmonieux et immobile. Ce qui l’intéresse désormais n’est plus la beauté idéale mais la vie du corps, sa tension, son mouvement, l’énergie intérieure qui traverse la matière. Rodin travaille la surface du bronze ou du marbre comme une peau vivante : les traces de modelage restent visibles, les formes semblent vibrer sous la lumière.
Dans des œuvres comme Le Penseur ou Les Bourgeois de Calais, il explore déjà cette capacité du corps à exprimer des états psychologiques intenses. Mais c’est avec L’Homme qui marche qu’il pousse cette recherche à l’extrême.
L’Homme qui marche
Avec L’Homme qui marche (1907), Auguste Rodin bouleverse profondément la tradition de la sculpture occidentale. La figure surprend immédiatement : le corps est tronqué, sans tête ni bras, et sa surface semble presque inachevée, rappelant certains marbres laissés partiellement bruts par Michel-Ange, comme les célèbres Esclaves conservés au Musée du Louvre.

Auguste Rodin, L’homme qui marche, 1907, bronze
Mais chez Rodin, cet aspect fragmentaire est pleinement volontaire. Le torse, marqué par les irrégularités d’une ancienne terre cuite réemployée, conserve les traces du travail de la matière, comme si la peau elle-même portait les stigmates du temps. En assemblant ce torse à deux jambes puissantes issues de son Saint Jean‑Baptiste prêchant, Rodin crée une figure étrange et dynamique, où l’unité anatomique cède la place à une recherche nouvelle : celle du mouvement.
Le pas du marcheur est presque impossible d’un point de vue physiologique, mais il confère à la sculpture un élan inédit dans l’histoire de la statuaire. Privé de visage, de regard et de gestes, le corps devient pure énergie en marche. Toute l’attention se concentre sur la tension des jambes, la poussée du torse vers l’avant, la force invisible qui entraîne la figure.
Un homme qui marche vers le siècle à venir
Par ce procédé d’assemblage et par cette vision fragmentée du corps, Rodin anticipe même certaines expérimentations des avant-gardes du XXᵉ siècle. Des mouvements comme le Cubisme ou le Dadaïsme feront eux aussi du montage et de la fragmentation des moyens de renouveler la représentation. Chez Rodin, ce procédé peut être compris comme le signe d’une vision nouvelle du monde : la réalité n’est plus perçue comme un ensemble parfaitement ordonné et harmonieux, mais comme un univers fragmenté, instable, en transformation.
Dans cette perspective, L’Homme qui marche apparaît presque comme une image symbolique de l’homme moderne. Le peintre Henri Dujardin-Beaumetz, proche de Rodin, évoquait d’ailleurs « cette allure d’enjamber les siècles ». La formule est éloquente : la sculpture semble avancer au-delà de son propre temps, comme si elle franchissait la frontière entre deux époques.
On peut ainsi voir dans cette œuvre une figure de transition. À la différence du Penseur, corps replié sur lui-même dans la méditation, L’Homme qui marche incarne un élan, une action. L’un pense, l’autre avance. Ensemble, ils composent deux images complémentaires de la condition humaine : l’homme qui doute et l’homme qui agit.

Auguste Rodin, statue du Le Penseur dans le jardin du Musée Rodin, Paris
Cette figure en marche offre donc une vision saisissante de l’homme à l’aube du XXᵉ siècle : puissant et fragile à la fois, encore marqué par l’héritage antique – perceptible dans le souvenir du Torse du Belvédère – mais déjà traversé par les inquiétudes et les transformations de la modernité.

Le Torse de Belvédère, Vatican
L’Homme qui marche de Giacometti
Quelques décennies plus tard, Alberto Giacometti prolongera cette réflexion avec son propre L’Homme qui marche (1947). Sa silhouette mince et solitaire, avançant dans l’espace comme un survivant après la catastrophe, donnera à cette image une nouvelle résonance : celle de l’homme de l’après-guerre, confronté à un monde profondément bouleversé. Ainsi, du bronze puissant de Rodin à la figure fragile de Giacometti, la marche devient peu à peu une métaphore de l’homme traversant l’histoire.

Alberto Giacometti, L’Homme qui marche, 1959
Cette silhouette de bronze, créée à la fin des années 1950, semble à la fois fragile et obstinée. Le personnage est étiré à l’extrême : maigre, presque érodé, dépouillé de tout détail. Il n’a pas d’âge, pas de visage véritable, pas de vêtements. Il pourrait être n’importe qui – ou plutôt tout le monde. Chez Giacometti, l’Homme qui marche s’écrit presque avec un grand H : ce n’est pas un individu, mais une image de l’humanité elle-même.
Le corps, réduit à une silhouette filiforme, paraît lutter contre la pesanteur. Les pieds semblent comme englués dans le sol, évoquant la difficulté de l’homme à s’arracher à sa condition, tandis que le torse se projette vers l’avant. Malgré sa fragilité apparente, la figure avance. Elle progresse dans l’espace avec une détermination silencieuse, comme si chaque pas était un effort pour continuer à exister. Cette tension entre faiblesse et volonté donne à la sculpture une force profondément émouvante.
Beaucoup ont vu dans cette œuvre l’une des images les plus frappantes de l’Existentialisme, courant philosophique incarné notamment par Jean‑Paul Sartre, ami et admirateur de Giacometti. Selon cette pensée, l’être humain n’est jamais quelque chose de définitivement achevé : il se construit à travers ses choix et ses actions. L’homme de Giacometti incarne parfaitement cette idée. Il n’est pas immobile, fixé pour toujours dans une identité stable : il se définit en avançant, pas après pas, comme un être en devenir. Ainsi, dans cette silhouette solitaire qui traverse l’espace, Giacometti donne à voir bien plus qu’un marcheur : il offre une métaphore poignante de la condition humaine au lendemain des bouleversements du XXᵉ siècle.
Sources :
- L’homme qui marche, Auguste Rodin
- L’homme qui marche, Alberto Giacometti