La célèbre sculpture de Le Baiser s’inspire directement de l’histoire tragique * de Paolo Malatesta et Francesca da Rimini, racontée dans la Divine Comédie de Dante Alighieri. Au XIXᵉ siècle, cet épisode littéraire constitue un thème très présent dans l’imaginaire artistique. Plusieurs peintres et illustrateurs s’en sont emparés, mais le traitement proposé par Auguste Rodin marque une rupture profonde avec les représentations précédentes.

Auguste Rodin, Le Baiser, 1881-1883, Musée Rodin, Paris
Dans l’illustration de la Divine Comédie réalisée en 1861 par Gustave Doré, la scène reprend en grande partie la composition qu’avait imaginée auparavant Jean-Auguste-Dominique Ingres pour ce même sujet. Rodin, en revanche, s’éloigne de cette tradition iconographique. Au lieu de s’inscrire dans la lignée directe de ces images, il semble puiser dans une autre mémoire artistique, celle du XVIIIᵉ siècle. Certaines attitudes de son groupe évoquent les scènes sensuelles peintes par Jean-Honoré Fragonard ou François Boucher, où les corps enlacés expriment la volupté avec une liberté que l’art du XIXᵉ siècle avait souvent atténuée.


Gustave Doré, Francesca et Paolo, 1861, eau forte, Bibliothèque Nationale de France. “Nous étions seuls et sans aucune défiance…”
Chez Rodin, Paolo et Francesca apparaissent entièrement nus. Ce choix transforme profondément le sens de la scène. Dans le récit de Dante, Francesca raconte le moment où, lisant avec Paolo l’histoire des amours de Lancelot et de Guenièvre, ils cèdent soudain à leur passion. Rodin ne se contente pas d’illustrer cet épisode littéraire : il le dépouille de son contexte narratif pour n’en retenir que l’intensité du geste amoureux. Les deux corps inclinés l’un vers l’autre forment une image directe de l’étreinte, sans le filtre d’un costume ou d’un décor médiéval.

Auguste Rodin, Paolo et Francesca, Musée des Beaux Arts de Lyon
Cette frontalité explique en partie le scandale que l’œuvre provoque lorsqu’elle est présentée au public dans les années 1880. L’image d’un couple nu enlacé est alors jugée trop audacieuse, presque indécente. Pourtant, cette même œuvre connaîtra quelques années plus tard un immense succès, notamment lorsque la version monumentale en marbre est exposée à la fin du siècle. Ce retournement révèle combien la sculpture touche un point sensible de la sensibilité moderne : la représentation directe du désir.
En réalité, Rodin transforme un épisode précis de la littérature médiévale en une scène d’une portée beaucoup plus universelle. Les deux personnages ne sont plus seulement les héros d’un récit tragique ; ils deviennent une figure de l’homme et de la femme saisis dans l’intensité de leur passion. Ce qui fascine le spectateur n’est pas seulement la référence à Dante, mais l’impression de vie qui émane du groupe. Les corps semblent animés d’une énergie intérieure, comme si la pierre conservait encore la chaleur de l’étreinte.
Un détail cependant rappelle discrètement l’origine du sujet. Dans la main de Paolo se trouve un livre, allusion au roman de Lancelot que les deux amants lisaient ensemble au moment où leur amour s’est déclaré. Ce livre renvoie à la célèbre phrase de Francesca dans le poème de Dante, lorsqu’elle explique que la lecture s’est interrompue au moment du baiser :
“Un jour, par plaisir, nous lisions les amours de Lancelot ; comment l’amour l’enserra de ses liens ; nous étions seuls et sans aucune défiance. Plusieurs fois cette lecture attira nos regards l’un vers l’autre et décolora notre visage ; mais un seul moment nous vainquit. Quand nous lûmes comment les riantes lèvres désirées furent baisées par un tel amant, celui-ci, qui jamais de moi ne sera séparé, tout tremblant me baisa la bouche : pour nous le livre et celui qui l’écrivit fut Galeotto, ce jour nous ne lûmes pas plus avant.“
La Divine Comédie, L’Enfer, chant V
Ainsi, au cœur même de cette image universelle de la passion, Rodin maintient la trace du récit qui l’a inspirée.
Il est intéressant de comparer cette sculpture autonome avec la manière dont les amants apparaissent dans La Porte de l’Enfer, le grand projet auquel Rodin travaillait à la même époque. Dans cette œuvre monumentale, inspirée elle aussi de Dante, Paolo et Francesca ne sont plus représentés dans une étreinte sensuelle et calme. Ils apparaissent comme deux ombres emportées par le vent infernal, conformément à la description du poète. Les corps semblent flotter dans l’espace, agrippés l’un à l’autre comme s’ils craignaient d’être séparés. L’amour n’est plus seulement une extase ; il devient une passion douloureuse qui condamne les amants à une union éternelle et tourmentée.

Ary Scheffer, Les Ombres de Francesca da Rimini et de Paolo Malatesta apparaissent à Dante et à Virgile, 1835, chef-d’œuvre, Musée de Louvre
Cette dimension tragique apparaît aussi dans certaines études de Rodin, notamment dans la tête expressive associée à Paolo, où la bouche entrouverte et la tension du visage suggèrent une émotion extrême. L’expression oscille entre l’angoisse et l’extase, comme si la douleur et le plaisir se confondaient. Une ambiguïté comparable se retrouve dans d’autres fragments issus de l’univers de la Porte de l’Enfer, où les figures semblent crier, haleter ou se débattre sans que l’on puisse toujours distinguer la souffrance du transport passionnel.


Ce mélange de sensualité et de tourment constitue l’une des caractéristiques les plus frappantes de l’imaginaire sculptural de Rodin. L’amour y apparaît comme une force capable d’unir les corps avec une intensité absolue, mais aussi comme une expérience qui expose les êtres à la perte et à la douleur. Dans l’histoire de Paolo et Francesca, cette tension atteint une intensité particulière : l’instant du baiser devient à la fois l’accomplissement d’un désir et le point de départ d’un destin tragique.
Parmi les artistes contemporains qui continuent de dialoguer avec l’œuvre de Auguste Rodin, on peut citer Brigitte Peskine. Cette artiste s’inspire de grands maîtres de la sculpture et de l’histoire de l’art, dont elle revisite certaines œuvres emblématiques. Elle s’est notamment approprié Le Baiser, qu’elle réinterprète dans une approche plus moderne, aux accents cubistes.

Brigitte Peskine, Un baiser
Sources :
- Rodin : La Passion du mouvement, Edition Terrail, 1993
- Wikipédia
- Cours histoire de l’art, M. Saby, Paris 1
* L’histoire de Francesca et Paolo
Les puissantes familles Malatesta et da Polenta, qui comptent parmi les lignages les plus influents de la Romagne médiévale, cherchent à assurer leur alliance après une période de rivalités en organisant un mariage politique. La jeune Francesca da Rimini, fille des da Polenta, est ainsi promise à Giovanni Malatesta, l’aîné des Malatesta, un homme plus âgé, réputé laid et boiteux. Une tradition affirme que le consentement de la jeune femme s’obtient par ruse : le mariage se conclut par procuration et le frère cadet de Gianciotto, Paolo Malatesta, jeune et séduisant, se présente devant elle pour représenter l’époux absent. Francesca, persuadée de rencontrer celui qui doit devenir son mari, tombe amoureuse de lui, et cette illusion initiale nourrit peu à peu une passion interdite entre les deux beaux-frères. Leur amour se développe dans le secret jusqu’au moment où, en lisant ensemble l’histoire des amours de Lancelot et de Guenièvre, la fiction littéraire agit comme un révélateur de leurs propres sentiments : lorsque les héros du livre échangent leur baiser, Paolo et Francesca, bouleversés par la scène, laissent tomber le livre et s’embrassent à leur tour.

Jean Auguste Dominique Ingres, Paolo et Francesca, 1819, Musée des Beaux Arts d’Anger
Cet instant décide de leur destin. Gianciotto les surprend lors d’une rencontre clandestine et, saisi de fureur, les tue tous deux. Les traces historiques de ce drame restent très incertaines, car les sources médiévales ne mentionnent ni l’adultère ni le double homicide, peut-être parce que l’alliance entre les deux familles constitue un enjeu politique trop important pour que le scandale figure dans les archives. L’histoire prend cependant une dimension universelle lorsque Dante Alighieri l’intègre au chant V de la Divine Comédie, où Virgile et Dante rencontrent les deux amants dans le deuxième cercle de l’Enfer, celui des luxurieux : leurs âmes, emportées pour l’éternité dans un tourbillon de vent, témoignent d’un amour si puissant qu’il les conduit à la mort tout en les maintenant encore unis dans leur damnation.

Mosé Bianchi, Paolo et Francesca, 1877
Chez Rodin, cette tragédie inspire des formes qui prolongent la vision de Dante. La sculpture de Paolo devient célèbre sous le nom de « Tête de la douleur », où son visage exprime une passion torturée, la bouche entrouverte semblant haletante d’angoisse et de désir. De la même manière, un autre fragment, « Le Cri », illustre cette ambiguïté constante dans l’œuvre de Rodin : il est difficile de distinguer la peur de l’extase, la douleur de la jouissance. Ces représentations traduisent le mélange de sensualité et de tourment qui caractérise le drame de Paolo et Francesca, une tension qui unit les corps dans une intensité tragique mais profondément humaine.


Auguste Rodin, 1. Le cri ; 2. Tête de la douleur
Dans le texte original, Dante s’évanouit de pitié en écoutant le récit raconté par Francesca : “Il n’est pas de plus grande douleur que de se souvenir des temps heureux dans la misère”. Il ne juge jamais les deux amants et, d’une manière générale, la force extraordinaire de sa poésie tient à cette absence de condamnation : il ne tranche pas entre le bien et le mal, il offre à chacun sa chance et situe les personnages dans leur humanité. Dante incarne ainsi une vision intégrale, où la compassion et la compréhension dominent le jugement.
Et même lorsque, au chant III, il rappelle que sur les portes de l’Enfer il est inscrit « laissez toute espérance, vous qui entrez ici » (« lasciate ogni speranza voi ch’entrate »), ce célèbre avertissement n’ôte rien à l’espoir infini que l’Homme, à travers les siècles, continue d’inventer des histoires capables de faire rêver. Dans sa Vita Nuova, Dante décrit et expérimente ce qu’il appelle le Dolce Stil Nuovo, le « doux style nouveau » : un art de la parole qui cherche à émouvoir, à faire naître le sentiment amoureux et à élever l’âme. Il écrit qu’il souhaite « faire en parlant enamourer les gens », et c’est exactement ce que son récit de Paolo et Francesca parvient à accomplir : mêler passion, tragédie et beauté poétique pour toucher éternellement le cœur des lecteurs.