Penone – voir au délà du visible…

Giuseppe Penone [1947 –] est l’une des figures majeures de l’Arte Povera. Né en 1947 dans le Piémont, au nord de l’Italie, il développe très tôt une œuvre profondément liée au corps, à la nature et au temps, en s’appuyant sur des gestes simples et des matériaux chargés d’histoire. Issu d’un milieu de paysans forestiers, Penone conçoit le corps humain comme un élément du vivant parmi d’autres, mais aussi comme un lieu de pensée et de perception. Son travail ne se limite jamais à la représentation : il interroge les conditions mêmes de la vision, de la présence et de l’expérience du monde, dans une continuité assumée avec la culture italienne et les grandes questions philosophiques du XXᵉ siècle.

Giuseppe Penone, Rovesciare i propri occhi, 1970

Dans Rovesciare i propri occhi (1970), que l’on peut traduire par « renverser ses propres yeux », Penone propose une réflexion radicale sur la vision et sur le corps contemporain. L’œuvre se compose de seize tirages au sel d’argent sur papier baryté, autrement dit des photographies argentiques. Sur ces images, l’artiste porte des lentilles de contact en miroir qui reflètent ce qui se trouve devant lui : la rue, l’espace urbain, le monde extérieur. Ce que le spectateur voit dans les yeux de Penone, ce n’est donc pas son regard, mais le reflet du réel. Or ces lentilles sont aveuglantes : Penone ne voit plus. Il renonce volontairement à la perception directe pour offrir la sienne aux autres. Son regard se retourne ; il ne contemple plus le monde, c’est le monde qui apparaît en lui.

Ce geste fait écho à la Lettre du voyant d’Arthur Rimbaud, dans laquelle le poète définit l’artiste comme celui qui voit « au-delà des choses », au-delà des pays, des temps et du visible immédiat. Le voyant n’est pas celui qui regarde mieux, mais celui qui dépasse la perception ordinaire, qui accepte de perdre une part du visible pour accéder à une autre forme de connaissance. Ce texte, qui a profondément marqué le XXᵉ siècle, a nourri la pensée surréaliste ; André Breton y voyait un manifeste essentiel sur le rôle de l’artiste comme médium.

Chez Penone, cette référence prend une dimension historique et existentielle. Après 1945, le visible n’est plus supportable : ce que l’histoire a donné à voir est irréversible, « incurable ». Le corps contemporain devient alors un corps métaphysique, incapable de se contenter du monde apparent. Dans Rovesciare i propri occhi, Penone choisit symboliquement de ne plus voir pour repenser la perception. Privé de vision immédiate, il ouvre pourtant pour les autres une vision démultipliée. Les lentilles miroitantes, en même temps qu’elles l’aveuglent, l’autorisent à dépasser le corps visible et à redéfinir ce que signifie “voir”.

Par ce geste minimal, Penone ne cherche pas à représenter le corps, mais à interroger les conditions de toute représentation. Les événements de la Seconde Guerre mondiale ont marqué l’histoire de manière irréversible : ce qui s’est passé est incurable, l’irréparable est devenu le point de départ de la création. Penone choisit dès lors de ne plus voir pour offrir aux autres une expérience élargie, presque infinie. Rovesciare i propri occhi affirme la capacité de l’artiste à renverser le regard et à proposer une autre manière d’habiter le monde, malgré tout. Les lentilles, à la fois aveuglantes et révélatrices, déplacent le corps hors de l’apparence et l’inscrivent dans une dimension métaphysique. Le corps contemporain, chez Penone, n’est plus seulement un corps visible : il pense, il réfléchit le monde, il assume la nécessité d’aller au-delà de ce qui est montré. Par ce geste simple et radical, Rovesciare i propri occhi réaffirme la capacité de l’art à survire à l’irréparable – non pas en montrant davantage, mais en regardant autrement.

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