Les œuvres photographiques de Sophie Ristelhueber (notamment Eleven Blows, 2006 et Everyone 14, 1994) et de Raymond Depardon (notamment San Clemente dans la série Manicomio, 1978‑1979) forment un dialogue puissant sur le corps et ses souffrances, dans des contextes à la fois sociaux et personnels, physiques et psychiques, visibles et invisibles.
Sophie Ristelhueber, photographe et vidéaste engagée, ancienne reporter de guerre, a réalisé un travail qui a inspiré Sophie Calle. Elle s’intéresse au corps marqué par la douleur et la résilience. Dans la série Everyone, elle explore la cartographie physique du corps humain, en particulier les cicatrices, autant de traces des combats et blessures vécues. Elle établit un parallèle entre les cicatrices humaines et celles laissées sur la terre par la guerre dans différentes zones de conflit à travers le monde (Eleven Blowups). Le corps devient ainsi un lieu de souffrance, de mémoire et de réparation. Les blessures – qu’elles soient dues à une mastectomie, à la maternité ou à la maladie – témoignent d’un chemin de vie marqué, d’une douleur transformée en récit visuel, où le corps féminin est particulièrement mis en lumière. Son travail fait émerger une capacité à soigner par l’image ce qui est profondément intime et parfois traumatique.

Sophie Ristelhueber, série Every one, 1994

Sophie Ristelhueber, Eleven Blowups, 2006
Dans Eleven Blowups, Sophie Ristelhueber recompose des images de cratères de bombes à partir de ses propres photographies. Entre réalité et fiction, ces images ne montrent pas un lieu ou un événement précis, mais traduisent l’expérience de la destruction, illustrant comment l’histoire, les paysages et les corps peuvent être bouleversés et fragilisés.
De son côté, Raymond Depardon, photographe de guerre et documentariste, s’est illustré par son travail en Italie à la fin des années 1970, notamment dans les asiles psychiatriques isolés de Venise, comme celui de San Clemente, un lieu chargé d’histoire appelé « lazare » où l’on enfermait les malades incurables et d’où l’on ne revenait souvent jamais. Depardon a passé plusieurs mois à vivre avec ces malades internés, témoignant à travers ses photographies de l’isolement, de la souffrance du corps et de l’esprit. Sa série Manicomio montre la condition des patients, souvent déshumanisés, et questionne la violence des soins ainsi que l’impuissance sociale face à la maladie mentale. Dans l’affiche de son livre Manico Miot, la disparition de la tête symbolise la « décapitation » métaphorique, pointant la dépossession mentale et l’exclusion sociale des patients.

Raymond Depardon, San Clemente, série Manicomio, 1978-1979
Le croisement entre les recherches de Ristelhueber et Depardon se situe sur le thème du corps souffrant et marqué, que ce soit dans la peau ou dans l’esprit, et sur la possibilité de soin symbolique ou réel par l’intervention artistique et documentaire. Là où Depardon explore la souffrance invisible des malades psychiatriques et leur enfermement, Ristelhueber révèle la souffrance visible des corps marqués par la vie ou la guerre, travaillant sur l’idée de cicatrisation et de réparation. Leur travail commun interroge la dualité corps‑esprit et expose à la fois la vulnérabilité humaine et les traces laissées par les violences subies.


L’Asile de San Clemente, sur une île dans la lacune de Venise
Leur collaboration autour de l’asile de San Clemente a nourri une compréhension partagée des limites du soin médical et social face à ces souffrances, poussant à réfléchir sur la fonction de l’art dans la révélation, la mémoire et la catharsis des blessures profondes du corps humain. Ces œuvres dialoguent ainsi comme des témoignages engagés, sensibles et profondément humains de la fragilité et de la résilience du corps.