Dans l’histoire de l’art moderne, le corps n’est jamais seulement un sujet esthétique. Il est aussi le lieu où se jouent les mécanismes du désir. Après avoir envisagé le désir du peintre dans sa relation au modèle – qu’il soit immédiat chez Pablo Picasso, sublimé chez Henri Matisse ou intériorisé chez Pierre Bonnard – il est possible d’observer une autre orientation dans l’art du XXᵉ siècle : celle d’un désir plus inquiet, plus détourné, parfois qualifié de « pervers ».
Dans ce cas, il ne s’agit plus d’une relation directe au modèle. Le corps est regardé de manière oblique, fragmentée, souvent à distance. L’image semble fonctionner comme un regard à travers un trou de serrure : le désir ne se manifeste plus dans une étreinte franche, mais dans une tension mêlée de fascination et d’inquiétude.
Certaines œuvres majeures de l’art moderne donnent ainsi forme à ce désir ambigu. Dans La Leçon de guitare (1934) de Balthus, la scène détourne l’idée d’un simple apprentissage musical pour installer une tension érotique troublante entre une femme adulte et une jeune fille.
La leçon de guitare
La Leçon de guitare1 de Balthus est sans doute son œuvre la plus célèbre qui provoqua d’intenses controverses en raison de son ambiguïté sexuelle. Le tableau montre une femme adulte tenant une jeune fille dans une posture qui détourne l’idée d’une leçon de musique vers une scène à forte tension érotique. Le tableau serait inspiré par la composition de la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon, chef-d’oeuvre de la peinture française du XVe siècle où le corps du Christ est renversé sur les genoux de la Vierge. Ici, c’est une jeune fille, qui est allongée sur les genoux d’une une femme au sein droit nu. La figure renversée accentue le caractère dramatique de l’image. L’œuvre a suscité une vive polémique, au point d’être retirée du Museum of Modern Art, puis longtemps interdite de reproduction par l’artiste lui-même. Balthus transforme une scène quotidienne en une représentation troublante du désir, mêlant fascination, malaise et ambiguïté.
Cette atmosphère de désir à la fois présent et refoulé traverse l’ensemble de l’œuvre de Balthus, peuplée de jeunes figures féminines plongées dans une langueur silencieuse ; c’est précisément dans ce contexte qu’apparaît Les Beaux Jours, où le jeu avec le miroir et la présence masculine en retrait intensifient encore cette tension latente.

Balthus, Les beaux jours, 1944-1946
Les beaux jours
Les Beaux Jours (1944-1946) de Balthus montre une jeune fille pubescente assise dans une attitude rêveuse et légèrement lascive, jouant avec un miroir, symbole traditionnel de la féminité et de l’introspection. La présence d’un homme vu de dos, occupé près de la cheminée, introduit une tension discrète qui renforce l’expression latente du désir. Balthus explore ici la frontière fragile entre innocence et sensualité, en construisant une scène silencieuse où la lumière et la composition accentuent le caractère voyeuriste et ambigu de la situation.
De même, les poupées articulées créées par Hans Bellmer dans les années 1930 – notamment dans la série autour de La Poupée – mettent en scène un corps artificiel, fragmenté et recomposable. Conçue en bois et en papier mâché, cette figure articulée peut adopter des positions multiples, que l’artiste photographie ensuite dans différentes mises en scène. Ce corps artificiel révèle un imaginaire où désir, angoisse et fantasme se mêlent étroitement.

Hans Bellmer, La Poupée, 1935-1936, sculpture en bois et papier maché, Musée national d’Art Moderne, Paris
Ces images ne doivent pourtant pas être interprétées comme des confessions psychologiques directes. L’enjeu n’est pas de pratiquer une « psychanalyse » des artistes, mais plutôt de comprendre comment certaines œuvres interrogent les mécanismes du désir en transformant le corps en objet construit, instable et chargé d’ambivalence.
L’art comme laboratoire du désir
L’enjeu est donc de comprendre comment certaines œuvres interrogent le corps et les mécanismes du désir. L’art peut ainsi fonctionner comme un laboratoire imaginaire, où se manifestent des tensions psychiques et culturelles difficiles à exprimer autrement.
C’est précisément ce que l’on observe dans l’œuvre de plusieurs artistes majeurs du XXᵉ siècle. Chez Balthus, le regard devient voyeur et silencieux. Chez Hans Bellmer, le corps se transforme en objet manipulable et fragmenté. Chez Pierre Molinier, la photographie met en scène des identités sexuelles multiples et théâtrales, comme dans ses célèbres autoportraits fétichistes. Dans les images de Nobuyoshi Araki, notamment dans la série Kinbaku, le corps ligoté devient un territoire de désir, de mise en scène et de pouvoir. Ces artistes explorent, chacun à sa manière, une zone particulière de la relation entre désir, regard et représentation du corps.
Sources :
- La leçon de guitare , Analyse d’oeuvre
- Cours d’histoire de l’art, Michel Makarius, Paris 1