une œuvre révolutionnaire de Picasso
Peinte en 1907, Les Demoiselles d’Avignon est l’un des premiers chefs-d’œuvre du cubisme. Le tableau représente cinq prostituées d’un bordel bien connu de Barcelone situé dans la rue d’Avignon, d’où le titre. Picasso avait d’ailleurs initialement nommé son œuvre Le Bordel d’Avignon, mais il change ce titre pour éviter la censure. Par ses dimensions monumentales – 243,9 x 233,7 cm – l’œuvre apparaît comme une véritable déclaration révolutionnaire au message pour le moins explicite.

Picasso travaille neuf mois à l’élaboration de cette toile et réalise plus de 800 études préparatoires. À l’origine, deux personnages masculins – un marin et un étudiant en médecine tenant un crâne – devaient accompagner les femmes. Dans la version finale, l’artiste les supprime pour concentrer l’attention sur le groupe féminin et leur nudité, transformant le spectateur en “client voyeur”.

esquisses préparatoires pour les Demoiselles

Inspirations et influences
L’artiste s’inspire de nombreuses sources : Le Bain turc d’Ingres pour l’accumulation des corps nus, Femmes de Tahiti de Gauguin pour la corpulence des figures, ainsi que de la liberté formelle de Matisse (La joie de vivre).

Ingres, Le bain turque, 1862

Paul Gauguin, Femmes de Tahitti, 1891

Matisse, La joie de vivre, 1906
L’art africain et la statuaire ibérique jouent également un rôle important. Avec un losange en guise de poitrine, le personnage féminin en haut à droite attire le regard. Comme la femme accroupie devant elle, ce visage-masque illustre un pan de la culture africaine dans lequel Picasso a puisé. Admirateur des sculptures africaines, par leur symbolique forte, puissante et leurs formes épurées, il en a acheté plusieurs avant de réaliser cette toile. Picasso considère l’art africain comme une source d’inspiration majeure.
Corps et figures
Le tableau frappe par son absence d’ombres, de perspective et la platitude de son décor : tout est conçu pour surprendre et heurter le spectateur. Les corps féminins sont anguleux et rompent avec les représentations académiques. Sur fond de draperies, ils nous font face, sauf une figure assise en bas à droite. Dans une posture impossible, jambes écartées et corps de dos, son visage aux traits grossiers nous fixe et semble nous dévisager. Ce visage, le moins flatteur de tous, met en avant la complexité des formes et la désaxation des courbes qui deviendra un fil conducteur du cubisme.

Le manque de réalisme se poursuit avec l’asymétrie des autres visages : même ceux de gauche, plus proches de la réalité, témoignent d’une reconfiguration des traits, avec des yeux cernés non alignés et des nez de profil sur des visages de face.

La scène se déroule dans l’intérieur du bordel : une corbeille de fruits – pastèque, raisins, pomme et poire – au premier plan indique l’espace intérieur, sans attirer l’attention des personnages.

Le tableau est organisé en plusieurs groupes. Les deux femmes aux bras levés sont peintes dans un style mis au point par les Fauves : leurs traits sont soulignés de noir et leurs yeux sont démesurément grands. À droite, deux autres femmes apparaissent : l’une porte un masque africain, l’autre a la tête d’une effigie de déesse africaine. L’une d’elles est accroupie, le corps vu de dos et le visage de face. Au centre, les deux figures fauves se montrent aguichantes, tandis qu’à gauche, une femme aux traits réguliers semble entrer dans la scène.
Les deux femmes centrales baignent dans une lumière qui semble tomber d’un projecteur placé au-dessus d’elles, divisant la scène en trois zones verticales : celle de droite, sorte de rideau formé d’éclats cubistes ; celle de gauche, rectiligne de haut en bas comme une coulisse de théâtre, conférant à l’espace une atmosphère théâtrale.
Les corps sont volontairement déstructurés : plaqués sur la surface, sans perspective ni ombre. Les visages asymétriques et la déformation des traits ne traduisent pas un manque de maîtrise, mais la volonté de rompre avec les codes académiques. Picasso ne cherche pas à reproduire l’apparence, mais à révéler une autre réalité.
Trois types de femmes se distinguent ainsi : le duo africain, sauvage et agressif ; le duo central, séduisant et aguicheur ; et la figure de gauche, plus classique. Cette juxtaposition reflète trois strates psychologiques ou étapes dans l’évolution de la femme (dans une lecture de droite à gauche) selon la vision de Picasso…
Rupture et Avant-garde
Lorsque l’œuvre est présentée à son entourage, l’accueil est hostile : les spectateurs sont choqués par la mise en scène et la rupture avec les conventions. Même les artistes d’avant-garde critiquent la toile, qui restera longtemps dans l’atelier avant d’être enfin exposée plusieurs décennies plus tard au MoMA de New York.
Malgré ces critiques, Les Demoiselles d’Avignon marque une étape décisive. Picasso ouvre la voie à une nouvelle manière de représenter le corps et l’espace. En abandonnant la perspective traditionnelle et en simplifiant les formes, il pose les bases du cubisme, qui influencera profondément l’art du XXᵉ siècle.
Sources :
- L’oeuvre à la loupe – Les Demoiselles de Picasso
- Analyse d’un chef d’oeuvre
- Qu’est-ce l’art, Arthur Danto, post-editions, 2013