… sauf en ce point, 1968
Piémont, Italie
Giuseppe Penone, Il poursuivra sa croissance sauf en ce point (1968), est une œuvre emblématique de l’Arte Povera qui dépasse largement la simple idée de l’inscription du corps dans la nature. Penone ne met pas seulement en scène l’homme face au paysage ou au temps : il engage une réflexion profonde sur le vivant, sur la mémoire du corps, sur le rapport entre nature et culture, et sur une conception du monde profondément ancrée dans l’histoire et la spiritualité italiennes.

Giuseppe Penone, Continuera a crescere tranne che in quel punto, 1968
Originaire du sud du Piémont, dans les Alpes maritimes, Penone a grandi dans une famille de paysans forestiers. La forêt n’est donc pas pour lui un espace symbolique ou idéalisé, mais un milieu vécu, travaillé, connu depuis toujours. En 1968, il réalise une performance dans laquelle il se photographie tenant le tronc d’un jeune arbre dans cette forêt. Ce geste est ensuite prolongé par un acte sculptural : Penone moule sa main en bronze, matériau noble et classique de la sculpture, et l’insère dans le tronc de l’arbre. L’arbre continue alors de croître, sauf à l’endroit précis où la main empêche son développement. Le titre de l’œuvre exprime clairement cette idée : la croissance naturelle se poursuit, mais elle garde la trace durable de l’intervention humaine.
Le corps, le temps et la mémoire inscrits dans la matière
L’arbre devient ici un véritable corps. Sa vie s’inscrit dans sa matière sous la forme des cercles concentriques visibles lorsque l’on coupe le tronc, qui indiquent son âge et le rythme de sa croissance. Penone met ces cercles en relation avec l’empreinte digitale humaine : l’empreinte ne dit pas l’âge, mais elle est unique à chaque individu vivant. En rapprochant ces deux formes d’inscription, Penone établit un lien entre l’identité humaine et la mémoire naturelle du vivant. Le corps humain et le corps de l’arbre obéissent à des logiques différentes, mais comparables : tous deux portent les traces du temps dans leur matière.
Cette réflexion s’inscrit dans une pensée proche de celle de Maurice Merleau-Ponty, pour qui la nature n’est pas un simple décor extérieur, mais un lieu où s’inscrit notre “raison d’être au monde”. Ce que Penone cherche dans la nature, c’est une raison d’être au monde, une continuité entre le corps humain et le milieu naturel. L’homme n’est pas extérieur à la nature : il en est une forme parmi d’autres. Le temps du corps doit donc s’inscrire dans le temps de la nature, mais aussi dans celui de la culture et de l’histoire.
Arte Povera : une “pauvreté” paradoxale
Cette vision est au cœur de l’Arte Povera, souvent considéré comme le premier mouvement véritablement écologiste, non pas au sens militant, mais au sens ontologique : les artistes utilisent des matériaux naturels ou élémentaires pour produire un discours sur la vie humaine, le temps, la mémoire et la finitude. Toutefois, le terme povera ne désigne pas une pauvreté matérielle. Contrairement à une idée reçue, les artistes de l’Arte Povera utilisent fréquemment des matériaux coûteux et chargés d’histoire : bronze, marbre de Carrare, or, granit, cuivre. Penone lui-même sculpte le marbre et va, comme Michel-Ange et le Bernin avant lui, chercher son marbre à Carrare, en Toscane, à environ deux cents kilomètres de son lieu de travail. L’Arte Povera n’a donc de pauvre que le nom.
Le terme povera renvoie en réalité à une référence culturelle et spirituelle fondamentale en Italie : saint François d’Assise. Issu d’une famille aristocratique extrêmement riche, saint François fait vœu de pauvreté pour accéder à un rapport plus juste au monde, à Dieu et aux autres êtres vivants. En italien, povero n’est pas un adjectif négatif : la pauvreté est pensée comme une richesse spirituelle, une qualité morale. Les artistes de l’Arte Povera ne se comparent pas à saint François, mais s’inscrivent dans cette tradition : ils acceptent l’immense héritage de l’art italien – de l’Antiquité au Baroque – tout en choisissant un geste artistique dépouillé, humble, recentré sur l’essentiel.
Une continuité avec la sculpture classique italienne
Cette filiation avec l’histoire de l’art italien est particulièrement visible dans la sculpture de Penone. Le rapprochement avec le Bernin est éclairant, notamment avec L’Enlèvement de Proserpine, où la main de Pluton s’enfonce dans la chair de Proserpine.
Chez le Bernin, la matière devient chair.
Chez Penone, la chair devient arbre.
Comme chez Michel-Ange ou le Bernin, la sculpture vise à rendre la matière vivante, à lui donner une présence organique. L’inscription du corps dans la nature est donc aussi une inscription culturelle : tout dans l’Arte Povera renvoie, de manière parfois ironique, à l’Antiquité, au Baroque et à la tradition classique italienne. Au XXᵉ siècle, le corps devient un objet à la fois naturel, historique et rituel.

Le temps du corps inscrit dans le temps de la nature
Penone pousse cette réflexion sur le temps encore plus loin dans une autre œuvre réalisée dans la même forêt, où il plante chaque année un plomb dans le tronc d’un arbre, relié aux autres par un fil de cuivre. Chaque plomb correspond à une année de sa vie. Le corps humain inscrit ainsi son propre temps dans le temps long de la nature, créant une sorte de constellation biographique inscrite dans l’arbre. Penone affirme que le corps est un élément naturel, mais aussi un corps culturel et historique, et que ces dimensions doivent être pensées ensemble.
Il résume cette vision dans une phrase particulièrement forte : il dit espérer que le jour de sa mort, un grand orage éclatera dans sa forêt et qu’au moment où il plantera son dernier plomb, il sera frappé par la foudre et finira comme un arbre foudroyé. Cette image exprime à la fois la fragilité du corps humain, la durée plus longue de la nature, et la nécessité de penser l’ensemble comme une unité – une unité indissociable. Chez Penone, cette unité est profondément italienne : enracinée dans un territoire précis, nourrie par l’histoire de l’art, la spiritualité franciscaine et une conception du monde où l’homme n’est jamais séparé du vivant.
Sources :
Cours Histoire de l’Art, Ecole des arts de la Sorbonne