Marina Abramović, artiste d’origine serbe née en 1946 à Belgrade, s’inscrit dès les années 1970 dans le courant du Body Art. Dans ce mouvement, le corps devient à la fois sujet, médium et support de l’œuvre. L’artiste l’utilise comme outil principal, le poussant jusqu’à ses limites physiques et mentales. Souvent engagée politiquement et personnellement, elle met en jeu sa résistance, son endurance et parfois sa propre sécurité. Le corps n’est plus simplement représenté : il devient l’œuvre elle-même. Cette logique trouve un aboutissement dans sa performance The Artist Is Present (2010), qui deviendra la plus longue de sa carrière.

Marina Abramović: The Artist Is Present Photo by Marco Anelli
https://www.youtube.com/watch?v=xlf68X2qEpM
Présentée au Museum of Modern Art de New York du 7 mars au 31 mai 2010, la performance dure soixante-quinze jours. Pendant cette période, Marina Abramović reste assise sept heures par jour face aux visiteurs. Le dispositif est volontairement simple : une table en bois, deux chaises disposées face à face, l’une pour l’artiste, l’autre pour le spectateur. Les participants se relaient pour s’asseoir devant elle et échanger un regard silencieux. Certains restent quelques minutes, d’autres beaucoup plus longtemps. Aucun mot n’est prononcé ; l’œuvre repose uniquement sur la rencontre visuelle et la présence.
Durant cette performance, Abramović reste assise pendant plus de sept cents heures sans manger, boire ni se lever. Cette endurance physique et mentale constitue un véritable défi, même pour une artiste habituée à ce type d’engagement. Sa présence devient une « statue vivante » offerte au regard du public. L’espace scénique est minimal : un carré au sol, quelques projecteurs, et rien qui ne détourne l’attention. Le silence de l’échange contraste avec le bruit ambiant du musée, renforçant l’intensité de l’expérience.
Au fil des rencontres, la fatigue devient visible. Sous la chaleur des lumières, le visage se relâche, l’émotion apparaît. Certains spectateurs pleurent, et l’artiste elle-même laisse parfois transparaître son émotion. Le regard échangé devient un moment d’introspection. L’artiste ne cherche pas à jouer un rôle ; elle se présente simplement, comme un portrait vivant. Son visage devient le lieu de projections personnelles, chaque visiteur y cherchant une forme de vérité ou de sens.
La performance prend aussi une dimension sociale. Près de 750 000 personnes assistent à l’événement, et plus de mille cinq cents visiteurs s’assoient face à elle. Chaque rencontre est unique. Abramović explique vouloir « créer une immobilité au milieu de l’enfer » et ralentir le temps. Selon elle, lorsqu’une personne est face à elle, elle devient un miroir de son propre ego. L’œuvre est participative : chacun laisse une part de lui-même dans cet échange silencieux.
Un moment marquant survient lorsque Ulay, son ancien compagnon, s’assoit face à elle. Les deux artistes, séparés depuis plus de vingt ans, se retrouvent dans le silence. L’émotion est visible, et ils se tiennent brièvement les mains. Cet instant suspendu illustre la puissance émotionnelle de la performance, capable de transformer une simple rencontre en expérience intense.

Avec The Artist Is Present, Marina Abramović pousse encore plus loin l’idée du corps comme support de l’art. Elle ne crée aucun objet : seule sa présence constitue l’œuvre. Le spectateur ne regarde plus une représentation mais une personne réelle qui résiste à la fatigue et à la durée. Cette confrontation directe crée un lien fort entre l’artiste et le public. Le corps devient un moyen d’exploration des limites humaines, mais aussi un outil de réflexion sur notre relation au vivant.
Dans un contexte marqué par les images numériques et les simulations, cette performance rappelle la force d’une présence réelle. Le titre souligne que ce n’est pas seulement Marina Abramović qui est là, mais l’artiste en tant que figure artistique. Son visage agit comme une œuvre, semblable à un portrait vivant. L’expérience questionne profondément ce qui fait œuvre : la durée, la présence, l’échange et l’émotion partagée.
Ainsi, The Artist Is Present s’inscrit dans la tradition du Body Art tout en la transformant. Le corps n’est plus seulement soumis à la douleur, mais devient un espace de rencontre et de réflexion. En exposant sa propre endurance et en invitant le public à partager ce moment, Marina Abramović propose une œuvre qui ne repose que sur l’instant vécu. Cette performance montre que l’art contemporain cherche moins à plaire qu’à interroger, en utilisant le corps comme moyen direct de toucher le spectateur et de l’amener à réfléchir sur sa propre existence.