Rhythm 0 – le corps livré au public

En 1974, à Naples, dans la galerie de Giuseppe Morra, Marina Abramović [1946- ] réalise l’une de ses performances les plus radicales : Rhythm 0. Pendant six heures, l’artiste reste immobile et décide de se soumettre entièrement au public. Sur une table placée devant elle, elle dispose soixante-douze objets que les visiteurs peuvent utiliser librement sur son corps. Parmi eux se trouvent des éléments inoffensifs comme une rose, une plume, du parfum, du pain ou du miel, mais aussi des objets dangereux tels que des ciseaux, des lames de rasoir, un scalpel, des clous, une barre métallique et même un pistolet chargé d’une balle.

Les instructions sont simples : elle se définit comme un objet et accepte la responsabilité de tout ce qui se produira durant la performance. Le public partage le même espace qu’elle, ce qui signifie qu’il devient lui-même partie intégrante de l’œuvre. Le but est de voir jusqu’où les spectateurs peuvent aller lorsque l’artiste renonce à toute réaction et à toute défense.

Au début, l’attitude du public reste mesurée. Certains lui offrent une fleur, la touchent doucement ou l’embrassent. Mais progressivement, le comportement change. Les gestes deviennent plus intrusifs et plus violents. Après quelques heures, ses vêtements sont découpés, sa peau est entaillée, des épines de rose sont plantées dans son ventre. Des agressions sexuelles ont lieu, et quelqu’un tranche légèrement sa gorge pour boire son sang. L’atmosphère devient de plus en plus tendue. Le moment le plus dangereux survient lorsqu’un visiteur place le pistolet chargé contre sa tête et guide sa main vers la gâchette. Une dispute éclate alors entre ceux qui participent à la violence et ceux qui tentent de la protéger.

Au départ «docile», le public se montre graduellement plus agressif. Alors qu’elle a la peau coupée à la lame de rasoir, la peur se lit dans les yeux de l’artiste. 

Marina Abramović reste immobile tout au long de l’action, fidèle à sa décision initiale. Elle explique plus tard qu’elle a voulu pousser son corps à ses limites et observer le comportement humain dans une situation où tout est permis. Selon elle, cette expérience lui a fait comprendre que, laissés totalement libres, les spectateurs pouvaient devenir extrêmement agressifs. Elle affirme s’être sentie violée, évoquant les coupures, la nudité imposée et la menace réelle de mort.

Deux hommes chargent l’arme à feu à disposition

Lorsque les six heures se terminent et que la galerie annonce la fin de la performance, Abramović recommence à bouger. À ce moment-là, le public s’enfuit. Les visiteurs, qui avaient traité l’artiste comme un objet, ne peuvent plus affronter la personne réelle. Ce retournement révèle la différence entre un corps considéré comme une chose et un être humain doté d’émotions et de conscience.

Rhythm 0 s’inscrit dans une réflexion plus large sur le corps féminin et sur la capacité de résistance. En déclarant « je suis un objet », l’artiste met en évidence la violence potentielle d’une société qui réduit une personne à un simple instrument. La performance pose des questions éthiques dérangeantes : que se passe-t-il lorsque l’on retire toute responsabilité individuelle ? Jusqu’où peut aller la violence collective ? Elle interroge également la condition féminine, en montrant comment la réduction d’un être humain à l’état d’objet peut conduire à nier ses émotions et son humanité.

Cette performance demeure l’une des plus radicales de l’histoire de l’art action. En exposant son corps sans défense, Marina Abramović révèle la fragilité des limites sociales et la brutalité possible du comportement humain. Elle montre aussi que le corps peut devenir un outil artistique capable de questionner profondément notre rapport à l’autre, à la responsabilité et à la dignité humaine.

Sources :

Rhythm 0

Rhythm 0 Analysis of Marina Abramovic’s performance

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