Ce chapitre rassemble des artistes pour lesquels le corps ne se présente plus comme une présence directe, matérielle ou technologique, mais comme une trace, une disparition, une mémoire ou une construction mentale. Le corps n’est plus donné dans sa totalité visible : il est évoqué, fragmenté, recomposé ou même effacé. Il devient une question existentielle et politique, liée à la mémoire, à la perte et à l’absence.
Saville et Szapocznikow ouvrent ce chapitre en montrant que la transformation du corps ne passe pas seulement par sa disparition, mais d’abord par sa déstabilisation : il cesse d’être une forme unifiée pour devenir matière excessive ou fragmentée, amorçant ainsi son passage vers un statut méta-physique.
Jenny Saville / Alina Szapocznikow : le corps-chair et fragmenté
Chez Jenny Saville, le corps est représenté dans une matérialité brute, presque excessive. Les chairs sont massives, déformées, parfois écrasées par la peinture elle-même. Le corps n’est plus idéal ni harmonieux : il devient une présence instable, oscillant entre attraction et répulsion. La peinture insiste sur la densité de la chair, comme si le corps résistait à toute forme de lecture stable.
Chez Alina Szapocznikow, le corps est au contraire fragmenté et morcelé. Elle réalise des moulages de parties isolées – lèvres, seins, jambes – souvent transformés en objets sculpturaux autonomes. Le corps n’est plus une totalité cohérente, mais une série de fragments, comme si l’identité corporelle se désagrégeait en souvenirs matériels.
Le corps devient soit matière instable et excessive (Saville), soit reste fragmentaire et mémoriel (Szapocznikow).
Christian Boltanski : le corps absent et l’irreprésentable
Chez Christian Boltanski, le corps est presque entièrement absent. Il n’est plus représenté directement, mais suggéré par des traces anonymes : vêtements empilés, photographies floues, boîtes d’archives, objets personnels.
Ces éléments fonctionnent comme des indices d’une présence disparue. L’œuvre s’organise autour de la mémoire, de la disparition et du deuil, souvent en lien avec les traumatismes historiques (notamment la Shoah). Le spectateur est confronté à une présence humaine reconstruite uniquement par des fragments.
Le corps n’est plus visible, mais existe à travers ses traces et sa mémoire matérielle. (voir article sur Christian Boltanski)
Félix González-Torres / Tadeusz Kantor : corps comme disparition et fragilité
- Felix González-Torres, Untitled (Portrait of Ross) ; 2. Untitled (Billboard of an Empty Bed); 3. Tadeusz Kantor, La classe morte (pièce de théâtre)
Chez Félix González-Torres [1957-1996], le corps est traduit par des dispositifs minimalistes et participatifs : amas de bonbons que le public peut emporter, lits vides, horloges synchronisées. Ces œuvres évoquent la perte, notamment celle liée au sida, dont il a été directement affecté. Le corps devient dispersé, consommable et en constante disparition.
Chez Tadeusz Kantor [1915-1990], les corps sont remplacés par des mannequins, des figures inertes ou des doubles mécaniques. Le corps vivant est remplacé par son substitut mortifère, accentuant une esthétique de la mémoire traumatique et de l’absence irréversible.
Le corps devient soit disparu dans le partage et la consommation (González-Torres), soit figé dans une présence morte ou artificielle (Kantor). (voir l’article sur Félix González-Torres)
Ai Weiwei : le corps politique fragmenté
Chez Ai Weiwei, le corps n’est pas représenté de manière individuelle, mais à travers des masses, des séries ou des fragments anonymes. L’individu disparaît dans le collectif, la répétition ou la standardisation.
Ses œuvres interrogent directement la dimension politique du corps : surveillance, contrôle étatique, effacement de l’identité individuelle. Le corps devient un élément parmi d’autres dans un système global, perdant son unicité au profit d’une logique de masse. (voir article sur Ai Weiwei)
Le corps est dilué dans le collectif et transformé en enjeu politique.
Conclusion – entre disparition et persistance
À travers les œuvres de ce chapitre, le corps cesse d’être une évidence visible ou une présence stable. Il n’est plus donné comme forme identifiable, mais déplacé vers d’autres régimes d’existence : la trace, l’objet, la mémoire, l’image ou encore le signe politique. Chez Boltanski, il disparaît dans l’archive et les restes anonymes ; chez González-Torres, il se dissout dans le partage, le temps et l’absence ; chez Ai Weiwei, il se fragmente en objets collectifs et en témoignages matériels d’exils contemporains.
Cette disparition n’est pourtant jamais un effacement total. Le corps persiste autrement, sous des formes indirectes qui sollicitent le regard, la mémoire et parfois même l’action du spectateur. Il devient une présence reconstituée, fragile et instable, qui ne tient plus à sa matérialité mais à ce qu’elle laisse derrière elle.
Le corps méta-physique est ainsi un corps déplacé hors de lui-même : il n’existe plus comme entité visible, mais comme survivance. Entre disparition et persistance, il interroge notre capacité à voir, à comprendre et à se souvenir de ce qui, précisément, n’est plus là.