Après 1945, les artistes ne cessent de renouveler les représentations du corps. Celui-ci n’est plus seulement un sujet esthétique ou académique : il devient un espace d’expression personnelle, sociale et politique. Dans un contexte marqué par les bouleversements historiques, les luttes féministes, les revendications des minorités et la remise en question des normes, le corps se transforme en un véritable support d’identité.
Dès lors, on peut se demander : comment le corps devient-il un moyen d’affirmer une identité dans l’art après 1945 ?
Nous verrons que le corps permet d’abord d’affirmer une identité féminine et politique, puis qu’il devient un vecteur de mémoire et d’expérience personnelle, avant d’exprimer des identités sociales, culturelles et raciales.
I. Le corps comme affirmation d’une identité féminine et politique
Le corps est d’abord utilisé comme un outil de revendication, notamment dans les mouvements féministes et les démarches de réappropriation de soi.
Judy Chicago, dans son œuvre The Dinner Party (1974-1979), met en scène une grande table triangulaire autour de laquelle sont disposées des assiettes symbolisant des figures féminines de l’histoire. Les formes des assiettes évoquent des corps féminins stylisés. Ici, le corps devient un symbole de reconnaissance historique : il permet de rendre visibles des femmes longtemps effacées des récits officiels. L’identité féminine est ainsi affirmée collectivement et politiquement.
De manière plus radicale, ORLAN, avec La Réincarnation de Sainte-Orlan (1990-1993), transforme son propre corps par la chirurgie esthétique. Elle choisit des traits empruntés à des figures féminines idéalisées de l’histoire de l’art. Le corps devient alors un espace de construction volontaire de l’identité : il n’est plus subi, mais façonné comme une œuvre.
Ainsi, le corps devient un moyen de revendiquer une identité féminine libre, visible et construite.
II. Le corps comme mémoire et construction de l’identité personnelle
Le corps peut également exprimer une identité intime, marquée par la mémoire, l’exil ou la disparition.
Ana Mendieta, dans sa série Silueta (1973-1980), imprime la forme de son corps dans la terre, le sable ou le feu. Ces silhouettes éphémères traduisent une identité en mouvement, liée à l’exil et à la perte de repères. Le corps n’est plus seulement présent : il devient trace, fusionné avec la nature, et porteur d’une mémoire personnelle et émotionnelle.
Dans une autre approche, Christian Boltanski, avec Personnes (2010), utilise des vêtements anonymes entassés pour évoquer des corps absents. L’identité est réduite à des traces matérielles. Le corps n’est plus représenté directement, mais suggéré par son absence, ce qui renforce l’idée d’une mémoire collective fragile et universelle.
Dans ces œuvres, le corps devient un support de mémoire et un moyen d’exprimer une identité personnelle ou collective en voie de disparition.
III. Le corps comme expression d’identités sociales, raciales et multiples
Enfin, le corps permet d’exprimer des identités liées à la société, à la race ou à la multiplicité du soi.
Robert Mapplethorpe, dans ses photographies comme celles du Black Book (1986), représente des corps masculins noirs avec une grande maîtrise esthétique. Ces images interrogent les stéréotypes liés à la race et au désir. Le corps devient ici un objet de tension entre beauté, regard et identité sociale.
Par ailleurs, Frida Kahlo, dans Les Deux Fridas (1939), représente deux versions d’elle-même reliées par le cœur. Même si l’œuvre est légèrement antérieure à 1945, elle reste fondamentale pour comprendre la modernité du sujet. Le corps y exprime une identité fragmentée, entre culture mexicaine et européenne, entre douleur et affirmation de soi.
Ainsi, le corps devient un espace où se construisent et s’affrontent des identités multiples, sociales et culturelles.
Conclusion
Après 1945, le corps devient un moyen essentiel d’affirmer une identité dans l’art. Qu’il s’agisse d’une identité féminine revendiquée, d’une mémoire personnelle ou d’une appartenance sociale et culturelle, il est toujours porteur de sens.
Parce qu’il est à la fois intime et universel, transformable et expressif, le corps offre aux artistes un langage infini pour dire qui ils sont. Il ne se contente plus d’être représenté : il devient un outil d’affirmation de soi et de construction identitaire.
Dans The Black Book, publié en 1986, Mapplethorpe présente une série de nus masculins noirs, soit en figures complètes, soit en fragments de corps isolés. Ces photographies sont réalisées en noir et blanc avec une grande rigueur formelle, donnant aux corps une apparence sculpturale, presque classique, comme des statues antiques.
L’artiste adopte une esthétique extrêmement maîtrisée, fondée sur le contrôle de la lumière, des contrastes et des textures, ce qui lui permet de révéler avec précision la surface de la peau et de magnifier la sensualité des corps représentés. Les modèles sont à la fois idéalisés et érotisés, placés dans une tension constante entre beauté plastique et charge sexuelle.
À travers cette série, Mapplethorpe rend hommage au corps masculin noir tout en interrogeant la manière dont il est perçu et représenté dans l’art occidental. Il met ainsi en jeu des questions d’identité raciale, de désir et de regard : le corps devient à la fois objet esthétique, objet de désir et support de réflexion sur les stéréotypes.
Le corps, chez Mapplethorpe, devient donc un lieu où se construisent et se confrontent des identités multiples : sexuelle, raciale et artistique.
Robert Mapplethorpe, The Black Book (1986) : Dans The Black Book, publié en 1986, Mapplethorpe présente une série de nus masculins noirs, soit en figures complètes, soit en fragments de corps isolés. Ces photographies sont réalisées en noir et blanc avec une grande rigueur formelle, donnant aux corps une apparence sculpturale, presque classique, comme des statues antiques.
L’artiste adopte une esthétique extrêmement maîtrisée, fondée sur le contrôle de la lumière, des contrastes et des textures, ce qui lui permet de révéler avec précision la surface de la peau et de magnifier la sensualité des corps représentés. Les modèles sont à la fois idéalisés et érotisés, placés dans une tension constante entre beauté plastique et charge sexuelle.
À travers cette série, Mapplethorpe rend hommage au corps masculin noir tout en interrogeant la manière dont il est perçu et représenté dans l’art occidental. Il met ainsi en jeu des questions d’identité raciale, de désir et de regard : le corps devient à la fois objet esthétique, objet de désir et support de réflexion sur les stéréotypes.
Le corps, chez Mapplethorpe, devient donc un lieu où se construisent et se confrontent des identités multiples : sexuelle, raciale et artistique.
Frida Khalo, Les Deux Fridas (1939) : Peinte en 1939, peu après son divorce avec Diego Rivera, Les Deux Fridas est un autoportrait dans lequel l’artiste se représente sous la forme de deux figures distinctes, traduisant une identité divisée.
À droite, la Frida en costume traditionnel mexicain (robe Tehuana) représente la femme aimée par Diego Rivera. Elle tient un portrait miniature de lui enfant et incarne son identité mexicaine, enracinée dans la culture populaire et affective.
À gauche, la Frida vêtue d’une robe blanche de style victorien représente la femme rejetée par Diego Rivera. Cette figure plus européenne renvoie à une identité fragilisée, coupée de l’amour et de la reconnaissance.
Les deux personnages sont reliés par un réseau de veines qui relient leurs cœurs exposés, motif récurrent chez Kahlo pour exprimer la souffrance. Le cœur de la Frida rejetée est brisé, tandis que celui de l’autre reste intact. Le sang qui s’échappe symbolise la douleur émotionnelle et la rupture amoureuse, que la figure tente en vain de contenir.
Le paysage orageux accentue cette tension intérieure, traduisant une souffrance psychologique profonde liée à la séparation et à la trahison.
Ainsi, Frida Kahlo utilise son propre corps comme un espace d’expression de l’identité fragmentée : entre cultures, entre douleur et attachement, entre soi aimé et soi rejeté. Le corps devient le lieu visible d’un conflit intérieur et identitaire.